La fin du tourisme mauricien ?

Voilà, les chiffres sont finalement là, et confirment ce que l’on prédisait/pressentait déjà depuis un moment : le secteur touristique mauricien est en train de s’essouffler.
Les données rendues publiques la semaine dernière indiquent ainsi une baisse marquée des arrivées touristiques pour le mois de février 2025. Il en ressort ainsi que le nombre de touristes ayant visité Maurice en février 2025 s’élève à 95 991, soit une diminution significative de 12,1% par rapport aux 109 266 arrivées enregistrées en février 2024.
Cette baisse poursuit celle enregistrée en janvier 2025, avec 212 917 arrivées contre 228 571 en janvier 2024, soit une baisse de 6,8%.
Plusieurs facteurs inter-reliés sont évoqués pour expliquer cette tendance. Il y a d’une part ce qui est présenté comme un ralentissement mondial au niveau économique, qui fait que les personnes sont moins en mesure d’envisager ce qui constitue le deuxième facteur, soit des coûts de voyage plus élevés, qui font de Maurice une destination chère. Une destination d’autre part confrontée à la concurrence accrue des destinations voisines comme les Maldives et les Seychelles.
L’Europe, qui demeure le principal marché émetteur pour Maurice, enregistre ainsi une diminution globale de 11,2% en février 2025, soit, 72 162 arrivées comparé à 81 224 arrivées en février 2024. Avec une baisse de 9,8% pour la France, de 12,5% pour le Royaume Unie et de 10,3% pour l’Allemagne. Et cela ne va pas s’arranger.
Baisses marquée également au niveau de l’Inde (-14,2%), et baisses plus légères mais bien visibles au niveau de la Chine, des Emirats Arabes Unis, de l’Afrique du Sud et de La Réunion.
De plus, les données officielles pointent également vers une diminution de la durée moyenne de séjour sur notre sol, qui passe de 12,1 nuits en février 2024 à 11,8 nuits en février 2025.
Et si les opérateurs espèrent une reprise mi et fin avril avec les vacances de Pâques, on sent l’inquiétude face à la prolongation d’une baisse qui aura un impact certain sur l’économie mauricienne.
On parle donc de se mobiliser pour « relancer l’attractivité » de la destination Maurice. De développer des stratégies promotionnelles, de diversifier les marchés cibles, d’assurer une meilleure connectivité aérienne, on parle aussi de « mettre en avant l’authenticité de l’île ».
Mais pour être honnêtes, qu’avons-nous réellement à offrir qui mériterait que des personnes aient encore envie de faire des milliers de kilomètres en avion, et de payer de plus en plus cher, pour se retrouver à Maurice?
Pendant longtemps, la destination Maurice a surfé sur des acquis. Belles plages. Climat tropical. Prestations hôtelières de qualité. Multiculturalisme. Et puis le fameux « accueil mauricien ». Mais que reste-t-il de tout cela ?
-L’érosion gagne de plus en plus nos plages.
-La sur-bétonisation a fait reculer la nature de façon conséquente.
-La vie marine dans nos lagons s’appauvrit de façon de plus en plus rapide.
-Le coût de la vie ne cesse d’augmenter.
-Les embouteillages plombent nos trajets routiers.
-Le changement climatique produit des épisodes (pluies, sécheresse) de plus en plus marqués.
-Les jeunes ne veulent plus s’engager dans le service dans ce secteur, amenant au recrutement d’étrangers qui ne sont pas à même d’incarner et de communiquer « l’âme mauricienne ».
-L’insécurité est en nette croissance, liée notamment à l’augmentation critique de la consommation de drogue (Maurice se classe quand même, en ce début 2025, en tête du classement de la consommation de drogues synthétiques en Afrique, soit en 7ème position sur 193 pays…)
Et que dire de la sensation de sur-tourisme ?
Il y a quelques semaines, la maison d’édition Fodor, spécialisée dans les guides touristiques, rendait publique une « No List », soit son classement des 15 destinations touristiques à éviter non parce qu’elles ne présentent pas d’intérêt mais parce qu’ils sont victimes de leur succès, et dont la fréquentation dépasse maintenant les capacités d’accueil. Parmi figurent des « évidences » comme Bali en Indonésie ou Koh Samui en Indonésie. Mais aussi le mont Everest au Népal ; Oaxaca au Mexique ; le Kerala en Inde ; Kyoto et Tokyo au Japon, où est d’ailleurs apparu un nouveau terme, celui de Kango kogai, qui signifie « pollution touristique », et traduit l’agacement grandissant des locaux face à l’afflux de touristes…
Maurice ne figure pas (encore ?) sur cette « No List » mais l’actualité locale nous montre bien les limites que nous sommes en train d’atteindre. « Embouteillage » de bateaux sur l’île au Phare dans le sud. Et cette semaine décision pure et simple de « fermeture » de l’île aux Bénitiers dans l’ouest pour cause de sur-exploitation touristique par des plaisanciers qui se retrouvent du coup privés de leur gagne-pain.
Les limites de l’ancienne recette, clairement, sont en train d’être atteintes.
Et cela ne prend pas en compte les récentes évolutions dans le monde du tourisme.
Odyssée, le media des voyageurs, liste dans son édition de février « les tendances du tourisme de demain qui marqueront 2025 ». Mettant en avant que le secteur est en pleine mutation et que les envies de voyage connaissent une évolution rapide, influencées par des préoccupations écologiques, technologiques et sociales.
Parmi les tendances citées, on retrouve celles-ci :
-Montée en puissance du slow tourism, qui s’oppose au tourisme de masse, et qui consiste à voyager à un rythme plus lent, pour découvrir un lieu en profondeur.
-Tourisme immersif et expérimentiel : découverte des cultures locales à travers des séjours participatifs qui permettent de s’immerger dans la culture locale (récolter des olives en Italie, apprendre la poterie au Japon, cuisiner avec une famille au Maroc).
-Tourisme régénératif : au-delà du tourisme dit durable, celui-ci vise à participer à la restauration de l’environnement et au bien-être des populations locales (reforestation, préservation d’écosystèmes, participation à des projets communautaires).
-Retour des trajets dits « durables » et notamment de l’utilisation du train au lieu de l’avion (on assiste ainsi au développement des trains de nuit et de nouvelles lignes ferroviaires européennes, dont témoigne notamment en ce moment même l’inauguration d’une ligne Paris-Milan à 29 euros…)
-Nature et plein air : hébergements écoresponsables, activités outdoor comme la randonnée et les safaris.
-Nomadisme digital et hôtellerie hybride : espaces de co-living et hôtels adaptés aux travailleurs nomades.)
-Voyages multi générationnels : expériences conçues pour réunir familles et amis de différentes générations.)
-Tourisme technologique : expériences immersives en réalité augmentée, visites virtuelles et services entièrement dématérialisés, avec utilisation de l’IA pour proposer des itinéraires sur mesure, suggérer des activités selon la météo ou encore simplifier les paiements.
Où nous situons-nous par rapport à cela ?
Que proposons-nous qui soit en alignement avec ces nouvelles tendances ?
De façon plus concrète, si nous émettons régulièrement l’ambition d’accueillir 2 millions de touristes pour une population de 1.3 million d’habitants, quels plans directeurs avons-nous mis en œuvre pour gérer les besoins en électricité, en eau et en gestion de déchets que cela implique, alors que la sur-consommation électrique liée à la chaleur de cet été a contraint le CEB à du délestage, alors que la sécheresse nous impose des coupures d’eau drastiques, alors que le site d’enfouissement de Mare Chicose est en feu parce que déjà sur-saturé par nos déchets ?
Et si nous étions arrivés à la fin d’un modèle ?
Et si, en cette période où le monde mobilise ses ressources pour s’armer et peut-être se déclarer la guerre, nous commencions à nous dire que nous devrions nous ré-imaginer ? Réduire notre dépendance du tourisme pour tenter d’oeuvrer vers plus d’auto-suffisance, alimentaire notamment, dans une île qui importe plus de 80% de ce qu’elle consomme ?

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SHENAZ PATEL

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