Sur la couverture de la revue, Le Port-Louis mondain (1), publiée à la fin du 19e siècle, trois points en forme de triangle inversé sous une signature. Et sur cette couverture, une photo, celle d’un artiste lyrique de passage dans l’ile. Tout intriguait. Au fil des recherches à la bibliothèque Carnegie ce jour-là , d’autres exemplaires de la même revue signés par une femme dont le patronyme se dédoublait parfois pour s’écrire en 2 mots : Marie Le blanc ou Marie Leblanc. Que disaient les ouvrages de référence ?
Dans le Dictionnaire de Biographie Mauricienne (2), référence par excellence, aucune mention de Marie Leblanc. Le réflexe était de se demander si ce nom n’était qu’un nom d’emprunt, un simple pseudonyme. Mais Waslay Ithier (3) mentionne que Marie Leblanc était la fondatrice de nombreuses revues qui paraissaient à date régulière. En fait, la Bibliography of Mauritius d’Auguste Toussaint consigne douze revues et journaux et dix autres publications au nom de Marie Leblanc. Des publications, pendant 26 ans, couvrant des sujets aussi divers que variés comme la littérature et l’histoire dans La nouvelle revue historique et littéraire (4), l’art lyrique dans le Port-Louis Mondain, les évènements ponctuels dans Le Couronnement (5) pour marquer l’accession d’Edouard VII au trône impérial et même… le sport dans sa revue humoristique, Le Sport (6).
À lire les noms de ceux qui contribuaient à ses revues, on comprend très vite que « l’écurie Marie Leblanc », comme on disait alors, était constituée d’une pléiade d’écrivains mauriciens tels Léoville L’Homme, Charles Baissac, Fromet de Rosnay, Charles Gueuvin, Lélio Michel. Des noms prestigieux qui ont fait l’histoire de la littérature mauricienne à plus d’un titre. D’ailleurs, Boucherat a immortalisé, dans une grande caricature, ce groupe de collaborateurs, assis autour d’une Marie Leblanc âgée alors seulement de 25 ans (7). Caricature malheureusement disparue…
Comment se fait-il alors qu’il y ait aucune mention ou si peu dans les ouvrages de référence historique et littéraire à propos de Marie Leblanc ? Faudrait-il y voir un effacement de son œuvre et de sa personne ou un simple oubli ? Difficile, en effet, de comprendre cette invisibilité autour de celle qui avait défié les normes de son époque par la seule force de son talent. En sus des 22 publications susmentionnées, Marie Leblanc a écrit 16 poèmes publiés, 30 nouvelles, 33 contes et traduit de l’anglais en français 5 romans et 15 contes et nouvelles (8). On peut l’imaginer sillonnant les rues de Port-Louis à pied car pas assez riche pour s’offrir le luxe d’une automobile ou d’une calèche. Elle s’en allait ainsi recueillir les contributions de ses auteurs, trouver des annonces publicitaires pour financer ses publications, relire les articles, en écrire d’autres qui sortaient sous son nom ou sous ses nombreux pseudonymes, et ce, à la lumière de cette lampe à pétrole qui allait jouer un rôle si tragique dans son existence. Elle était aussi enseignante de français pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa sœur plus âgée dont elle avait la charge.
Serions-nous donc face à un phénomène qui a choisi de taire son nom malgré son fin intellect, son courage sans limites, sa ténacité de chaque instant ? Serait-ce parce que de telles qualités à l’époque (ou peut-être aujourd’hui encore) n’étaient qu’affaire d’homme et d’hommes uniquement ? On aurait pu imaginer que ses collaborateurs les plus proches auraient pu, ou même dû, révéler qui elle était, d’où elle venait, qui étaient ses parents. Ce n’est pas beaucoup demander !
Marie Leblanc, une Mauricienne d’exception (9) qui célébrait les diverses communautés de cette île comme dans ses biographies de Mère Barthélemy reconnue pour son travail assidu auprès des plus démunis de la société, de Affan Tank-Wen qui n’hésitait pas à contribuer à l’œuvre caritative de Mère Barthélemy sans distinction de race ni de communauté, de Brown-Séquard, de Sir Virgile Naz ou de Sir Célicourt Antelme. Autre exemple de mauricianisme quand elle n’hésitait guère à inclure, dans ses revues, des écrits en créole comme la lettre d’un certain Pâ Gustave (10) qui racontait les misères au quotidien des créoles noirs, ces esclaves affranchis.
Juillet 2002 à l’université de Maurice lors d’un colloque sur la littérature francophone, deux communications sur les revues de Marie Leblanc, l’une par Vicram Ramharai sur les Roses de Noël (11) et l’autre sur le Port-Louis Mondain (12) devant un public qui voulait bien se laisser captiver par l’intrigue qui entourait cette femme. Dans la salle, un Leblanc de passage à Maurice en provenance de l’Afrique du sud. Il proposa spontanément d’effectuer des recherches généalogiques pour retrouver les traces possibles de Marie Leblanc. Mais en vain. Et Robert Furlong, lui aussi, présent dans la salle, suggéra de compiler une anthologie des œuvres de cette dernière. Etions-nous, ce jour-là , au début d’une aventure qui allait enfin faire connaitre au grand public cette Mauricienne d’exception ?
Mais force nous était de constater que malgré nos efforts concertés, le nom de Marie Leblanc restait enseveli sous une chape de silence. Et pourtant, après maintes heures passées aux archives, Vicram, Robert et moi, à manipuler des journaux poussiéreux, enfin un élément d’information ! Non pas un qui allait nous parler de sa vie mais plutôt celui qui fort malheureusement nous apprenait sa mort. Dans un insert daté du 13 août 1915, le quotidien La Dépêche annonçait que Marie Leblanc avait été victime d’un accident survenu, ce matin-là , à son domicile, à la suite de l’explosion d’une lampe à pétrole. Le 17 août au tour de la Planters and Government Gazette d’ajouter qu’elle avait été brûlée au visage et sur tout le corps et qu’elle avait été emmenée dans d’atroces douleurs à l’hôpital et finalement au quotidien Le Petit Journal de notifier dans son numéro du 18 août 1915 que Marie Leblanc était morte.
Mince consolation, en effet, mais on avait une date qui marquait la fin de la carrière et de la vie de Marie Leblanc, le 15 août 1915 et le nom de sa sœur, Julia, pour qui elle s’était exclamée tandis qu’on l’emmenait à l’hôpital, « Qui maintenant soignera Julia ? ». On avait aussi le lieu d’inhumation, le cimetière de l’Ouest. Et le numéro d’une tombe sise à côté de celle appartenant à la famille de Vve J.L Leblanc. Marie Leblanc, au moment de sa mort, d’après le registre du cimetière, avait 48 ans, ce qui situait l’année de sa naissance en 1867. Elle a été enterrée dans la tombe de son père ; celui-ci serait mort alors qu’elle n’avait que onze ans. À noter qu’aucune entrée au nom de Marie Leblanc n’a été retrouvée dans les registres des naissances de l’état civil.
Au final, que reste-t-il de Marie Leblanc ? Des publications largement inconnues du grand public, une tombe en état de délabrement et une plaque pour marquer le lieu où elle a vécu au 5 rue du Vieux Conseil à Port-Louis. Ce lieu, devenu par après le musée de la Photographie, abritait la presse sur laquelle Marie Leblanc imprimait ses revues, comme m’avait expliqué Tristan Bréville.
Et si c’était possible de remonter le temps juste un court instant pour la croiser devant le théâtre de Port Louis et lui demander si elle se voyait comme fer de lance du féminisme mauricien ? Qu’aurait-elle répondu ? L’aurait-elle affirmé comme dans la nouvelle La femme, le féminisme écrite sous la plume de Clitandre, un de ses pseudonymes? Ou plutôt, aurait-elle reconnu, avec sa lucidité habituelle, à l’instar de Toni Morrison (13) plus d’un siècle après elle, que la plus grande forme de féminisme qui soit et qui défie toute politique réactionnaire est bien celle de l’engagement des femmes à toute forme de connaissance apte à apporter le progrès. Un engagement total des femmes quelle que soit leur appartenance sociale, économique, religieuse, ethnique. Marie Leblanc était une femme totalement engagée. C’est pourquoi, 110 ans après sa mort, il faut à coup sûr entreprendre cette archéologie culturelle et historique non pas pour refaire l’histoire car tel n’est pas le propos ici mais pour reformuler la place de Marie Leblanc dans ce qui constitue aujourd’hui notre identité mauricienne.
Que la Municipalité de Port-Louis accepte de donner son nom à une salle de lecture ou qu’un prix Marie Leblanc soit attribué à une journaliste débutante ! Osons le réclamer comme elle a osé vivre au nom de son engagement total. C’est un devoir de mémoire.
1. Revue parue de 1894 Ã 1908
2. Ouvrage biographique tenu et compilé par la Société d’histoire de Maurice depuis 1941
3. La littérature de langue française à l’ile Maurice de Waslay Ithier
4. Revue parue entre 1887 et 1894
5. Numéro unique paru en 1911
6. Revue parue trois fois par semaine entre 1880 et 1903
7. Mentionnée comme une anecdote dans un article de la revue L’Essor de juillet 1925.
8. Mentionné dans la Bibliography of Mauritius d’Auguste Toussaint
9. Une Mauricienne d’exception : Marie Leblanc par Danielle Tranquille, Vicram Ramharai et Robert Furlong paru en 2005
10. Parue dans Roses de Noël en 1908
11. V. Ramharai : Le discours franco-mauricien dans la littérature mauricienne d’expression française au début du XXe siècle
12. D. Tranquille : Port-Louis Mondain, vie et culture à la fin du XIXe siècle
13. Toni Morrison: The Source of Self-Regard. Selected Essays, Speeches and Meditations (2019)