Patrimoine de la capitale : ces édifices sauvés de la ruine

Les édifices en pierre taillée datant de l’époque coloniale sont nombreux à sombrer dans l’oubli et tomber en ruines dans la capitale, au point où les murs de certaines de ces œuvres architecturales menacent de s’effondrer sous l’effet des fissures profondes. Encore heureux que dans ce « laisser-aller » dont les autorités ne semblent nullement se préoccuper, certains propriétaires et entreprises familiales s’évertuent à orienter leurs dépenses vers la restauration d’édifices historiques mal entretenus, plutôt que vers des constructions neuves. En témoigne la démarche de la Chambre de Commerce Chinoise (CCC) d’investir Rs 30 millions dans la restauration d’un bâtiment centenaire sis à l’angle des rues La Corderie et Royale, dont elle est propriétaire depuis 1910. Après avoir rénové ses Arcades à Curepipe, le groupe Currimjee est en passe de compléter la rénovation du magnifique bâtiment, datant du 19e siècle sis à l’angle des rues Desforges et Emmanuel Anquetil, ayant abrité la demeure d’Adolphe de Plevitz, symbole de la lutte contre l’oppression coloniale. On mettra aussi en lumière le travail colossal entrepris par la famille Ramtoola pour restaurer son bien sis à la rue Léoville L’Homme.

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Au début du 20e siècle, quelque 200 ans après l’arrivée des tout premiers immigrés venus de Chine, les conditions économiques et sociales se sont améliorées pour les Sino-Mauriciens. La Chambre de Commerce Chinoise est établie en 1908. Jusque-là, la communauté chinoise est encore considérée comme un groupe de passage, dont les membres sont à la recherche d’opportunités commerciales et sont prêts à rentrer au pays une fois qu’ils ont fait fortune. Le droit de propriété est acquis, permettant aux entrepreneurs d’obtenir des prêts bancaires. La CCC joue alors un  rôle social et économique dans l’émancipation des  commerces de détail chinois, aussi bien dans les villes que dans les villages. Le 8 décembre 1910, la CCC acquiert un bâtiment en pierre taillée à l’angle des rues La Corderie et Royale, à Port-Louis, pour y établir son quartier général, avant de déménager au 1er  étage de la TN Tower, rue Saint-Georges, en 1993.

À en croire Pascal Fok Kow, président de la CCC, « le bâtiment, doté d’un étage appartenait à un commerçant Arabe avant qu’on en fasse l’acquisition en 1910. Il a été loué à des commerçants, dont un célèbre magasin électronique, à partir de 1993 ». Sauf que la vétusté du bâtiment devient une source de préoccupation pour les locataires et le propriétaire au milieu des années 2000. Ayant perdu sa police d’assurance, la CCC n’a alors d’autre choix que de fermer définitivement l’édifice qui, aux prises avec des problèmes d’humidité et laissé sans entretien depuis son abandon, subit au fil du temps une dégradation évidente, au point où une partie des murs et du toit se disloque. Sauf que la CCC n’avait nullement l’intention de laisser mourir ce pan de l’Histoire, sis à quelques encablures de China Town et témoin de l’ascension fulgurante des Sino-Mauriciens. Un plan de  sauvetage est orchestré en 2019 qui débouche, en 2021, sur l’octroi d’un contrat au contracteur L.C Raffaut Building pour la restauration de l’édifice avec le soutien de Cheung Consulting Engineers Ltd.

Rs 30 millions décaissées
Sauf que compte tenu du concept de la zone tampon décrétée autour de l’Aapravasi Ghat, la rénovation de ces bâtiments désuets situés dans les parages de China Town est soumise à certaines règles. « Nous avons une lourde responsabilité devant l’Histoire. Il était hors de question qu’on soit les complices de la destruction de ce magnifique édifice qui a contribué à  poser les jalons de l’émancipation de la communauté chinoise à Maurice. C’est en toute logique que Rs 30 millions ont été décaissées pour ce projet de restauration. Nous allons, bien évidemment, suivre à la lettre les recommandations de l’Unesco qui interdit notamment la construction de  bâtiments de deux étages. C’est triste quand même », soutient Pascal Fok Kow. Tout travail de restauration des bâtiments en pierre taillée s’entreprend sur une façade saine. Par conséquent, après avoir purgé les parties trop fragiles et friables, l’artisan tailler et coupera la surface, afin de redonner leur aspect d’origine aux pierres. Les travaux seront complétés en 2023.

Faire de la régénération urbaine son cheval de bataille. Telle est l’ambition de Currimjee Real Estate, cluster immobilier du groupe Currimjee qui fait d’une pierre deux coups après la rénovation de ses Arcades à Curepipe. C’est un autre bâtiment du patrimoine culturel mauricien appartenant à cette entreprise familiale, fondée en 1890, qui a été rénovée de main de maître. Niché à l’angle des rues Desforges et Emmanuel Anquetil, dans la capitale, le bâtiment, qui a abrité jusque dans les années 1870 la résidence du tribun Adolphe de Plevitz, a retrouvé son lustre d’antan. C’est du moins ce qu’affirment les plus anciens commerçants ayant pignon sur rue à la rue Desforges. « J’arpente cette rue depuis 60 ans pour vendre mes fruits confits et je suis agréablement surpris par la manière dont l’édifice a été restauré. Quasiment à l’identique. C’est un véritable bijou », confie Iqbal. Le plus impressionnant est, sans doute, le travail effectué sur la façade du bâtiment. Le parement a été entièrement refait grâce à des enduits grattés et lissés avec un effet joint fausses pierres. En adéquation avec le gris de la toiture en ardoise, à la mansarde, qui a été modernisée en gardant son cachet historique.

Un plaisir pour les yeux
Pari réussi également pour la famille Ramtoola qui restaure un bâtiment centenaire dont elle est propriétaire à la rue Léoville L’Homme. C’est Nissar Ramtoola, le président de la Jumma Mosque, qui a pris en main le projet de réhabilitation de cet édifice typique du style architectural créole mêlant le bois et la pierre taillée. Si la restauration du rez-de-chaussée composé à 90% de pierres taillées n’a été une formalité pour le contracteur, il a fallu s’atteler à donner un second souffle aux structures en bois composant l’étage. Les magnifiques balustres, les poutres, les linteaux, les fenêtres, les colonnes et montants de mur semblent avoir été restaurés à partir du bois type teck, noyer ou acacia qui reproduisent le style de l’époque coloniale mêlé d’une pointe de modernité. Un travail titanesque, couronné de succès. Un plaisir pour les yeux.

Ces travaux sont forts louables mais ne doivent pas cacher la forêt de ces œuvres architecturales, symboliques en tant que témoins du passé, qui se délitent ou sont proches de la ruine. Souhaitons que le gouvernement et d’autres grands groupes emboîteront le pas à la CCC, au Currimjee Real Estate et à la famille Ramtoola.

 

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