Quitter Tana à tout prix : Rêver d’un emploi à Maurice quand on a 22 ans à Madagascar

Son passeport et sa valise sont prêts. Nirina, 22 ans, jeune Malgache résidant à Tananarive, n’attend qu’une chose : qu’un employeur mauricien lui offre l’opportunité de réaliser son rêve, travailler à Maurice comme baby-sitter. Tant que les autorités n’autoriseront pas l’importation de la main-d’œuvre domestique, Nirina ne prendra pas l’avion pour se mettre au service d’une famille à Maurice. Elle fait partie de ces milliers de jeunes Malgaches qui rêvent d’un avenir meilleur hors de leur pays, confronté à une crise économique persistante et un taux de chômage alarmant. Pensant que la jeune femme est une proie facile, certains Mauriciens lui ont fait d’autres propositions, notamment lui offrir de payer son admission dans une université, à condition qu’elle devienne une « sugar baby ».

- Publicité -

Nirina (nom modifié), 22 ans, fait partie des quelque 20 millions de jeunes malgaches âgés de moins de 30 ans. À jeudi dernier, la Grande Île comptait 32 529 844 habitants. Trouver du travail sur une île continent qui fait 587 000 km2 quand on a 20 ans n’est pas une chose toujours facile, surtout quand le pays est miné par des problèmes politico-socio-économiques.

D’ailleurs, les chiffres du chômage sont alarmants, 42% des jeunes âgés de 18 à 35 ans sont sans emploi . Selon une enquête d’Afrobarometer publiée en février dernier, il ressort que 30% des jeunes interrogés estiment ne pas avoir les compétences nécessaires pour accéder à un emploi stable. Pas étonnant que Nirina veuille tenter sa chance hors de son pays, à Maurice par exemple. Il n’est un secret pour personne que l’île attire toujours de nombreux Malgaches en quête d’emploi. La perte d’environ 336 000 emplois formels ces dernières années (source : International Organization for Migration) incite les plus jeunes à quitter Madagascar. De Tananarive d’où elle nous a parlé, Nirina explique qu’elle travaille à distance pour le compte d’une compagnie basée au Canada qui ne lui offre pas la possibilité d’évoluer et de vivre confortablement.

- Publicité -

Passeport prêt

« Mon père a travaillé dans une usine textile à Maurice pendant une dizaine d’années. Il connaît très bien le pays. Depuis, il est rentré à Madagascar. Quand je lui ai dit que je voulais partir à Maurice, il ne m’en a pas dissuadée. Il m’a même soutenue, car il connaît bien Maurice et a apprécié les années qu’il y a passées », confie Nirina. À Madagascar, le ministère de l’Emploi, du Travail, de la Fonction publique et des Lois sociales estime à 100 000 le nombre de jeunes demandeurs d’emploi chaque année, pour seulement 34 000 offres disponibles. Dans ces conditions, trouver un travail stable reste aléatoire, selon Nirina, détentrice d’un baccalauréat. « Je tente ma chance à l’étranger. Que ce soit à Dubaï, en Allemagne ou à Maurice, j’irai là où je trouverai du travail en premier », dit-elle. Pour mettre toutes les chances de son côté, la jeune femme propose ses services comme baby-sitter. En effet, la main-d’œuvre malgache est très appréciée dans les emplois domestiques.
À Maurice, la main-d’œuvre venue de la Grande Île est cependant moins nombreuse que celle en provenance de l’Inde, du Népal ou du Bangladesh. En mai 2024, 5 761 Malgaches (source : ministère du Travail) travaillaient à Maurice. La jeune femme explique avoir déjà travaillé comme baby-sitter à temps partiel. « C’était pendant le week-end, pour une famille expatriée de France. Je touchais 55 euros pour un week-end de travail », indique Nirina. Pour que son manque d’expérience ne joue pas en sa défaveur, elle mise sur sa connaissance de la langue allemande afin de postuler également comme fille au pair en Allemagne. « Mes cousines travaillent comme nounous en Allemagne. Si je décroche un poste là-bas, je ne me sentirai pas seule », affirme Nirina. Avec ses économies, elle a déjà, dit-elle, fait son passeport.

- Advertisement -

 

« Mon père sera à mes côtés »
Pour l’instant, c’est sur les réseaux sociaux que Nirina a signalé sa disponibilité. Mais quels sont les risques ? À Maurice, il arrive que le rêve des travailleurs malgaches se transforme en cauchemar. Exploités, sous-payés… leurs droits ne sont pas toujours respectés. « J’en ai entendu parler », dit Nirina, avant de préciser : « Mais je sais qu’il y a aussi des Malgaches qui renvoient une image négative. À Madagascar, nous avons écho de ce qu’ils font, de leur comportement, à travers les infos et les réseaux sociaux. Ce qu’ils font de mal à Maurice, ils le font ici aussi. »

La jeune Malgache est convaincue qu’elle échappera à d’éventuels pièges. Pourquoi ? Elle assure que les entrevues avec ses potentiels employeurs se feront en vidéoconférence. « Et si besoin est, mon père sera à mes côtés au moment des entretiens. Je ne partirai pas sans que mes parents ne soient rassurés », avance Nirina, fille unique. Elle avait d’ailleurs attiré l’attention d’une famille mauricienne « très gentille », précise-t-elle. « Elle avait entamé les procédures, mais les autorités mauriciennes ont rejeté sa demande. Je ne connais pas les raisons », explique-t-elle. Malgré cet échec, la jeune femme continue à scruter le marché de l’emploi à Maurice. Quant aux documents nécessaires pour obtenir une autorisation de travail, Nirina avoue ne pas bien maîtriser le sujet.

Pour s’assurer que la jeune femme et ses compatriotes ne se fassent pas berner et pour réguler l’embauche des travailleurs malgaches, l’ambassade de Madagascar à Maurice avait émis un communiqué en début d’année. Il y est stipulé que, avant de travailler à Maurice, l’obtention d’un permis de travail et de résidence est obligatoire. Il est strictement interdit d’exercer une activité professionnelle avec un visa touristique. Le contrat de travail doit respecter les lois mauriciennes et être validé par les autorités locales ainsi que par l’ambassade de Madagascar. Les travailleurs ont droit à un billet de retour à la fin de leur contrat ou en cas de rupture de celui-ci. Le permis de travail peut être renouvelé en cas de reconduction du contrat.

Pour se protéger contre la traite des êtres humains, l’employeur n’est pas autorisé à confisquer le passeport de son employé. Une copie du contrat et des permis doit être conservée et transmise à un proche à Madagascar. Aucune déduction de salaire n’est permise, sauf celles prévues par la loi. Le permis est valable uniquement pour l’employeur désigné et n’est pas transférable sans approbation officielle. Depuis 2025, c’est l’ambassade qui valide les contrats de travail avec un salaire inférieur à Rs 30 000 ainsi que les autorisations d’emploi. Sauf pour les entreprises affiliées à la Mauritius Export Association, le recrutement doit obligatoirement passer par des agences enregistrées auprès de l’ambassade malgache.

Réseaux mafieux
Ce que Nirina ignore visiblement, c’est que le recrutement des travailleurs domestiques migrants n’est pas autorisé. Cette décision, prise en décembre dernier, vise à privilégier la formation de la main-d’œuvre locale dans les centres du Mauritius Institute of Training and Development. « Pour le moment, il n’existe aucun cadre légal pour les travailleurs domestiques migrants. Nous attendons toujours une réponse du ministre du Travail, Reza Uteem, pour une rencontre afin de discuter de ce sujet, entre autres. Un règlement a déjà été préparé avec la proposition de la CTSP auprès de l’ancien ministre du Travail, mais il n’a pas encore été mis en œuvre », concède Jane Ragoo, de la Confédération des Travailleurs du Secteur Public et Privé. « Mais il existe tout de même des réseaux mafieux de recrutement qui opèrent en toute illégalité, ignorant les dispositions prévues par la loi », prévient Leevy Frivet, consultant en droit du travail et en recrutement des travailleurs étrangers. À ce jour, selon lui, entre 500 et 1 000 Malgaches travailleraient illégalement sur le territoire mauricien.

Certains ressortissants malgaches arrivant à Maurice avec un visa touristique de 14 jours feraient le choix délibéré de ne pas quitter l’île. « Pour avoir vu de faux permis de travail, je peux affirmer que ces documents circulent bel et bien », souligne Leevy Frivet.

Sugar Daddy
Et Jane Ragoo d’ajouter : « Ce sont ces employés illégaux qui sont les plus lourdement sanctionnés, pas les employeurs ! » Un avis que partage Leevy Frivet, tout en plaidant pour le recrutement de main-d’œuvre domestique étrangère afin de pallier le manque d’employés ou d’assurer la relève, notamment dans le secteur des gardes-malades. « La main-d’œuvre malgache est plus accessible en raison de la proximité de Madagascar avec Maurice et de la langue française », rappelle-t-il. Plus haut, Leevy Frivet évoquait l’existence de réseaux mafieux de recrutement. Nirina aurait pu tomber dans le piège de ceux qui guettent la moindre occasion pour faire venir des jeunes Malgaches à Maurice afin de les exploiter dans leur « business ». La jeune femme raconte qu’à la suite de son annonce, elle a été inondée de messages en tout genre, principalement envoyés par « de nombreux hommes ». « On m’a proposé du travail comme serveuse, masseuse… Un homme marié m’a même offert de payer mon billet, mon inscription dans une université à Maurice et de m’héberger. Il voulait être mon sugar daddy », confie Nirina. Elle affirme n’avoir répondu à aucune de ces offres explicites. « La vie est compliquée à Madagascar. Tout ce que je veux, c’est trouver un travail comme nounou à Maurice et, plus tard, rentrer à Madagascar pour aider mes parents », explique-t-elle.
————————————

Migration malgache : Une main d’oeuvre vulnérable à l’exploitation
En 2022, 33 000 étudiants des écoles publiques et privées confondues ont obtenu leur baccalauréat, marquant leur entrée potentielle dans l’enseignement supérieur ou sur le marché du travail. Cependant, les offres d’emploi ne parviennent pas à absorber l’afflux de ces jeunes diplômés, les poussant vers le secteur informel ou à chercher des opportunités à l’étranger. Cette situation est d’autant plus préoccupante que 65% de la population malgache a moins de 25 ans.

La croissance des mouvements migratoires malgaches depuis les années 1990 reflète cette réalité socio-économique difficile. Le départ vers l’étranger constitue pour nombre de travailleurs une opportunité d’accéder à un emploi décent et de subvenir aux besoins de leurs familles grâce aux transferts de fonds. Toutefois, ces migrations exposent les travailleurs à des abus. Le rapport 2024 de l’ambassade des États-Unis à Madagascar souligne que les Malgaches recrutés pour travailler dans les États du Golfe et au Moyen-Orient sont particulièrement vulnérables à la traite des personnes. De nombreux travailleurs sont victimes de servitude domestique, de violences physiques, de retenue de salaire et de confiscation de passeports, notamment au Liban, qui représentait 32,3% des visas de sortie entre 2006 et 2012. Des femmes malgaches, en particulier de Mahajanga, migrent clandestinement à Mayotte, où elles sont exposées à l’exploitation sexuelle.
Selon l’Organisation Internationale pour les Migrations, le Liban était la destination représentant la plus grande part (32,3%) de visas de sortie délivrés aux travailleurs émigrants pour la période 2006-2012, suivi, par ordre décroissant, de Maurice (25,4%), du Koweït (23,3%), des Seychelles (6,6%), de la Jordanie (5,8%) et de l’Arabie Saoudite (4,1%).

Depuis 2013, le gouvernement malgache a mis en place des restrictions limitant la sortie des travailleurs migrants, renforçant les processus de recrutement informels et exposant davantage les migrants aux abus. Face à cette situation, Madagascar a ratifié plusieurs conventions internationales, dont celles sur les travailleurs migrants, les agences d’emploi privées et le travail forcé, tout en engageant une réforme du Code du travail.
Cependant, le rapport américain de 2024 met en évidence la réduction des efforts de protection des victimes de la traite, en raison d’un manque de coordination dans la collecte des données à l’échelle nationale. Les agences de recrutement frauduleuses continuent d’envoyer des femmes malgaches en Chine avec des documents falsifiés, les exploitant dans l’agriculture ou la servitude domestique. De plus, des mariages forcés entre jeunes filles malgaches et ressortissants chinois les exposent à la traite sexuelle et à l’esclavage domestique.

Enfin, la crise politique de 2009-2014 a aggravé la situation de l’emploi, entraînant une perte massive d’emplois formels et une augmentation du chômage, du travail précaire et de l’informalité. Cette dégradation économique a alimenté les flux migratoires, renforçant la vulnérabilité des travailleurs malgaches face à l’exploitation et à la traite des personnes.

- Publicité -
EN CONTINU

l'édition du jour