SADEK RUHMALY Consultant
" Être membre d'un Risk Committee est un Full Time Commitment "
Sadek Ruhmaly
" Air Mauritius est entrée dans la valse du hedging à un moment où il était suicidaire de le faire, sans visibilité au-delà de deux ou trois mois ", note l'ancien Corporate Planning Strategist de la compagnie aérienne
Corporate Planning Strategist chez Air Mauritius, de 1988 à 1991, y exerçant ses responsabilités notamment au moment de la guerre du Golfe, s'occupant particulièrement de l'approvisionnement en Jet Fuel, Sadek Ruhmaly s'est engagé, en 1991, en Afrique du Sud, auprès de l'African National Congress, en tant que conseiller économique. Entre 2005 et 2008, notre invité a été Senior Adviser en économie de l'énergie dans un cabinet londonien, avant de prendre une année sabbatique au pays natal. Par ailleurs, Sadek Ruhmaly est chercheur doctorant en politique de l'énergie, démarche engagée avec les universités de Londres et de Cambridge.
Sadek Ruhmaly, dans une analyse que vous avez signée, dans Le Mauricien, en juin 2000, vous parliez de " misguided strategy " et de " poor technical judgment " au sujet de la gestion du Jet Fuel par Air Mauritius. Huit ans après, votre appréciation est-elle modifiée ?
Les événements parlent d'eux-mêmes. Lorsqu'on considère le cash flow, la capacité d'Air Mauritius de soutenir la pression de la récession, la dépréciation des devises étrangères vis-à-vis de la roupie et l'impact d'une crise financière internationale avec des effets sur le tourisme et les marchés d'exportation, on constate que la compagnie a hérité de facteurs négatifs qui auraient pu être mieux gérés. On dispose d'outils de gestion et d'aide financière qui sont à notre portée pour mitiger les facteurs exogènes et pour maîtriser l'imprévisible dans tous les sens du mot.
Est-ce qu'Air Mauritius dispose des instruments dont vous parlez ?
Quand j'étais son Corporate Planning Strategist et Senior Manager, Aviation Jet Fuel Hedging, entre 1988 et 1991, en compagnie de Rama Sithanen, on avait mis en place plusieurs instruments. On avait même instauré un système parallèle à Internet qui n'était pas présent à Maurice à cette époque. On avait créé des instruments qui étaient précurseurs de la libéralisation des taux de change, parce qu'on avait la liberté de jongler sur les marchés. On avait également mis en place un appareil contractuel pour l'approvisionnement en Jet Fuel. L'ingénierie financière gère les risques mais il y a aussi la gestion physique de l'approvisionnement.
Le hedging qui fait l'actualité en ce moment est un ancien instrument financier. Comment fonctionne-t-il ?
C'est un instrument qui permet de gérer les risques, pour l'approvisionnement en carburant mais aussi pour toutes les commodités physiques ou financières. Une compagnie aérienne n'a d'autre choix que de consommer du Jet Fuel, peu importe l'état du marché ou le taux de change. Il faut donc s'assurer de son approvisionnement, quel que soit le prix ou la situation sur le marché pétrolier et les crises géopolitiques. Ce n'est pas la première fois qu'Air Mauritius se retrouve face à une crise internationale. Nous avons eu recours au hedging en 1990/91, lors de la première guerre du Golfe. À cette époque, une cellule de crise, dont je faisais partie, avait été instituée au bureau du Premier ministre. On a géré la situation avec beaucoup de doigté et d'humilité, sachant que le marché était plus fort que nous. Air Mauritius s'était retrouvé dans une situation comparable à celle d'aujourd'hui, avec une baisse des revenus et du volume de trafic. On a réussi alors, malgré cela, à réaliser un profit confortable et des revenus à partir du hedging. Dans une situation extrême, ce fut la première fois que le hedging était mis à l'épreuve auprès des principales sources de pétrole, toutes affectées par la guerre. Il n'y avait pas de précédent. Il a fallu qu'on imagine des scénarios et des stratégies. Ce fut audacieux. Le marché apprenait en même temps que nous. On a réussi notre pari. On n'a jamais eu de problème de liquidités. En 2008, les prix ont simplement doublé. En 1990, ils avaient quadruplé. C'est beaucoup. On a connu des situations financières différentes. Comme je siégeais au International Airline Fuel Committee de la IATA, je rencontrais les experts d'autres compagnies aériennes. Ce qui me permettait de revenir avec des idées nouvelles. Le plus important, c'est que le gouvernement et le PDG nous ont laissé la latitude de mettre en place des formules avantageuses pour la compagnie.
Il s'agissait d'assurer la gestion du risque au niveau du Jet Fuel mais aussi au niveau des flots financiers. Air Mauritius reçoit ses revenus en euros mais achète en dollars. On avait harmonisé cela avec d'autres stratégies de la compagnie. Il n'est pas bon d'avoir des stratégies sectorielles décousues, péchant par défaut de cohérence et d'harmonie en fonction du temps, du rythme et des objectifs.
Durant le premier trimestre, des sociétés comme Goldman Sachs prévoyaient que le prix des produits pétroliers atteindrait 200 dollars en décembre. Au moment où Air Mauritius concluait son contrat de hedging, il n'y avait pas à redire
C'est là où je mets en doute le point de vue des Major Players du marché financier. On ne peut être juge et partie. Tous ces gros cabinets sont, eux-mêmes, des spéculateurs. Ils conseillent aussi bien ceux qui vendent les produits que ceux qui en consomment.
Sans être wise after the event, qu'est-ce qu'Air Mauritius aurait dû faire ?
Dans l'analyse que j'ai publiée en juin 2000, je soulignais l'importance d'une expertise mauricienne interne. La fidélisation de l'expert est d'une importance capitale. Il n'est pas bon d'avoir des gens qui ne sont pas fidèles aux causes qu'ils défendent et dont l'objectif premier est d'optimiser leurs portefeuilles. Qu'une partie de la clientèle s'effondre ou qu'une autre partie fasse bien, l'essentiel pour eux consiste à optimiser leur portefeuille. Il est dangereux pour une compagnie comme Air Mauritius d'externaliser ce genre d'expertise sur des contrats ponctuels. À l'époque, nous avions un commitment au niveau de l'État. C'est un aspect essentiel.
Mais Air Mauritius dispose déjà d'un risk committee ?
Être membre d'un Risk Committee est un Full Time Commitment. Le commerce des produits pétroliers est un 24-hour business. Peut-être qu'Air Mauritius aurait dû faire marche arrière et embaucher un expert in house et créer un département spécialisé avec des membres full time.
Qui sont ceux qui devraient faire partie de ce service ?
Je suis disposé à aider à l'instituer. Je peux le créer de toutes pièces.
Vous plaidez pour votre paroisse
C'est quelque chose qu'on a déjà fait. Le principe du hedging ne change pas en 2009, il est le même qu'en 1989. L'analyse est semblable. Aujourd'hui, c'est beaucoup plus fluide. À l'expertise dont on dispose s'ajoutent, aujourd'hui, des données, beaucoup plus de données que ce qu'on pouvait avoir en 89. On a beaucoup plus d'indications des tendances du marché et beaucoup plus de données à analyser en matière de risque. Dans le passé, on avait réussi à sécuriser notre flotte, notre cash flow, on avait corrigé notre indice de vulnérabilité. Ce qui nous a permis de diversifier nos marchés et d'explorer de nouvelles destinations. Cela n'aurait pas été possible si on n'avait pas établi une stratégie appropriée durant les cinq ans qui ont précédé la guerre du Golfe.
Je voudrais dire au Premier ministre qu'il n'y a pas lieu de réinventer une nouvelle formule alors qu'on dispose déjà d'une qui a fait ses preuves. Le problème est le suivant : lorsque Rama Sithanen est entré en gouvernement en 1991 et que je me suis rendu en Afrique du Sud pour conseiller l'ANC, Air Mauritius a externalisé ce service. Or, on ne peut mettre des paramètres qui sont d'intérêt national entre les mains de consultants qui n'épousent pas les raisons d'ordre patriotique.
Je suis retourné au pays lorsque j'ai pris connaissance du budget 2008/09 qui incite les gens à venir rebâtir une île Maurice nouvelle. Il faut avoir l'âme d'un bâtisseur car il n'est pas suffisant d'être un technocrate mauricien de statut international. Nous sommes dans une conjoncture où le social fabric est un jeu. Il faut consolider l'esprit national et stimuler une autre énergie nationale. Il faut absolument que la créativité en matière d'idées soit galvanisée. Pour ce faire, il faut ventiler le système. On ne peut plus à Maurice fonder une société basée sur le racisme ou le castéisme. Je ne parle pas d'une religion spécifique parce que, dans tous les groupes culturels mauriciens, il existe une discrimination d'ordre social. Le Equal Opportunities Act doit être pris au sérieux et ne doit pas rester lettre morte. Le cas d'Air Mauritius et la gestion de la crise économique seront des test cases pour les chances égales.
D'autre part, il est impérieux que le Premier ministre se penche également sur le reengineering de la STC qui aurait subi une lourde perte. C'est néfaste pour l'économie. Il faut revoir la pensée économique applicable à Maurice. Il faut réactualiser ce thème sans le décalquer du modèle francophone, anglophone ou indien. Pas de default scenarios. Il faut que la bonne foi du PM et du ministre des Finances en proposant le Additional Stimulus Package ne soit pas annihilée par la mauvaise foi des gens qui ne sont pas compétents ou qui ne sont pas compétitifs et qui se contentent de faire du profiteering. L'argent du contribuable ne doit pas être utilisé pour parier sur des losers dans la prochaine étape de la course à la compétitivité.
Lorsqu'on parle de hedging, on touche au cur de la crise financière. Les promoteurs du hedging sont des spéculateurs qui ont intérêt à avoir un système volatile afin d'en profiter. Faut-il continuer à utiliser ce genre d'instruments financiers ?
On n'a pas le choix. Nous n'avons pas le poids des grandes puissances économiques qui sont propriétaires des droits de réserves pétrolières ni la taille des économies qui sont elles-mêmes de grandes consommatrices et dont les interventions sur le marché pèsent. La Chine peut déterminer à elle seule les prix des commodités : elle entre sur le marché et sa demande perturbe les prix. Si elle choisit de ne pas entrer sur le marché, les prix peuvent s'effondrer. Si elle décide d'échelonner ses achats, les prix vont s'échelonner également. C'est une corrélation directe. Dans le hedging, il y a des hedge funds qui sont de gros intervenants sur le marché pétrolier, sur les marchés des commodités et financiers. Ils introduisent un paramètre qui est déconnecté des paramètres fondamentaux du marché. Ce sont des paramètres hors de portée de la loi de l'offre et de la demande. Ils introduisent un facteur déstabilisateur. Le profit taking se fait lorsqu'il y a une grande volatilité. Les commodités sont vendues rapidement afin de profiter du prix avant l'avalanche.
Les spéculateurs prévoyaient officiellement que les prix des produits pétroliers allaient prendre l'ascenseur, ils savaient donc pertinemment bien que ces mêmes prix allaient chuter ?
Depuis 2006, les experts contactés par Air Mauritius, la STC ou le gouvernement savaient pertinemment bien qu'on allait vers la subprime crisis. Ils savaient que cela allait créer un séisme sur les autres marchés. L'aboutissement de cette logique était que la courbe des prix des commodités était arrivée à son peak. Or, on ne fait pas de hedging à une phase où la courbe va s'infléchir. Dans le passé, Air Mauritius a fait du hedging dans des moments où le marché était stable. On négocie alors plus avantageusement le coût de la prime et le coût du hedging. Cela nécessite une state of the art forecasting team. Il est essentiel de faire de la modélisation et des prévisions des cours pétroliers. Avant de faire du hedging, il est essentiel de faire une estimation des cours du brut, du Jet Fuel et du dollar pour savoir à quel niveau et à quel moment il est propice de grimper sur l'échelle du Jet Fuel hedging cycle. Cela ne se fait pas à un moment de panique à tous les niveaux sur tous les marchés mondiaux. Air Mauritius est entrée dans la valse du hedging à un moment où il était suicidaire de le faire, sans visibilité au-delà de deux ou trois mois. Comment a-t-on pu conclure un contrat sur 24 mois ? C'est suicidaire ! La conception était suicidaire. Le subprime allait automatiquement déboucher sur l'effondrement des prix des commodités. Dans la City de Londres, on savait qu'une large part des Hedge Funds faisait du profit taking. Il est clair qu'Air Mauritius a agi dans la panique. On peut supposer qu'il y a eu du profit taking de celui qui a donné le conseil. C'était un quick back d'autant qu'il n'y avait aucune obligation fiduciaire de garantir le succès. Des experts internes, comme nous l'étions en 1991, ont une responsabilité de patriotes. Le gouvernement persiste à rechercher d'autres experts étrangers pour contre expertiser la gaffe d'Air Mauritius Il faut cesser avec cette pratique : c'est une dichotomie fondamentale. L'heure est trop grave pour faire de la politicaille.
Que proposeriez-vous au gouvernement ?
Si on essaie de tout gérer et de tout planifier soi-même, on ne verra pas au-delà de quatre semaines.
Il n'y aura pas de lucidité en termes de stratégie et de politique économique au-delà de trois mois si on reste figé devant les talents qui opèrent au ministère des Finances et de l'Economie. Il faut le contre-balancer avec une équipe de stratèges au bureau du Premier ministre qui auraient une vue détachée et objective, qui ne soit pas politicienne. On s'y expose si on reste au niveau des ministères. Il faut avoir des idées au-delà de la raison administrative, capable defaire évoluer la stratégie et ne pas se figer dans un crisis management mode. À l'époque, à Air Mauritius, alors que Rama Sithanen faisait du operational planning, je faisais le long range planning. Il faut que ce soit des responsabilités totalement différentes. Celui qui pense à long terme a des paradigmes différents mais qui sont en symbiose avec les objectifs à court terme. Il faut une équipe d'experts ayant l'exposure internationale nécessaire autour du Premier ministre, qui serait toujours en train de fertiliser les stratégies des différents ministères incluant le ministère des Finances. Et ne pas se contenter, au ministère des Finances, d'un crisis management mode primant sur toutes les autres stratégies. Si vous n'avez jamais pris de risques dans votre carrière professionnelle, vous ne pouvez pas apprendre aux autres à gérer les risques. On ne peut pas faire une carrière de fonctionnaire et être soudain appelé à faire face à une crise économique d'envergure monumentale. On n'a pas le mindset pour le faire. Laissons le personnel du ministère des Finances faire un smooth crisis management. En même temps, il faut, pour les moyen et long termes, un think tank basé au bureau du Premier ministre. Ce groupe doit pouvoir coordonner le travail avec tous les ministères à pied d'égalité afin de donner à chacun sa stratégie et laisser Rama Sithanen et son équipe nous amener tranquillement au-delà des récifs avec le Additional Stimulus Package. Lorsque ce sera fait, il y aura un paquebot de long term policy stimulus qui serait déjà prêt. On fera alors un transfert des ressources des stake holders du navire à l'intérieur du lagon au paquebot à l'extérieur du lagon. Sans cela, on est fichus.
Création d'une National Energy Agency
Interrogé sur la pertinence de capitaliser les pertes d'Air Mauritius, Sadek Ruhmaly estime qu'il est clair que la priorité des autorités est de sauver un bijou national et de minimiser les dégâts.
" Il faut avoir une transparence concernant les emprunts qui pourraient faire l'objet d'un appel d'offres initié par le bureau du Premier ministre. Un comité d'experts aurait pu évaluer ces offres dans le cadre d'une stratégie globale. L'emprunt du problème de hedging, la stratégie à long terme d'Air Mauritius, l'approvisionnement en pétrole pour les besoins nationaux sont liés. Je me demande si on ne peut reengineer la STC pour créer possiblement une National Energy Agency, à l'instar de ce qui existe aux Etats-Unis, qui aura pour tâche de gérer toutes les grosses factures énergétiques de Maurice : la STC, le CEB, Air Mauritius, le IPP et le transport public d'autres. "
" On consolide le volume mais le travail technique et scientifique reste le même pour tous. L'Etat contrôle la formule des prix. Par exemple, la zone franche, le secteur du transport, etc., sont des prices takers. S'ils font une gaffe, ceux qui paient les pots cassés sont les opérateurs économiques. Il faut protéger les opérateurs économiques de manière scientifique. La NEA devrait être attachée au bureau de PM du fait que c'est une question qui touche à la sécurité nationale. L'agence aura pour responsabilité de chapeauter les grands axes de décisions d'approvisionnement, d'offres d'achat, de hedging, de gestion de risque et de négociation des contrats en faveur de tous les opérateurs économiques. Tous les bénéfices réalisés par cette agence seraient transférés à 100% aux opérateurs économiques. Ce qui enlève le stress sur les opérateurs économiques : le transport routier, le shipping, l'aviation. De même que les services publics, comme la CWA et le CEB ou les IPP, qui importent le charbon. Vu la masse critique de l'économie mauricienne, cela n'a pas de sens d'avoir des volumes fractionnés. Il faut faire l'aggrégation des volumes : eau, électricité, charbon, biomasse, éolienne.
Il faut un organisme indépendant qui agit comme un conseiller indépendant de l'Etat. Son but est de protéger la raison d'Etat. La crise économique est un window of opportunity pour faire un reengineering global au niveau de la mentalité, des mécanismes en place et pour soutenir le concept Maurice Ile Durable. Il faut en fait un mouvement de solidarité nationale : le stratège du privé et le penseur du public doivent être dans le même bateau. Les intérêts du public et du privé doivent converger. L'économie mauricienne post-2010 doit être fluide. Nous avons une occasion historique de faire notre propre Marshall Plan. On ne l'a pas fait en 1968, ni en 1982 ; c'est l'occasion de le faire maintenant. "